[Pga_europe_process] (one of the) text(s) for a immigrant day /issue 2 ( lampedusa)

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Thu Jul 8 01:11:39 CEST 2004


dearall, 
for those who read french,
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Lampedusa, l¹île qui n¹existe pas.

Au cours d¹un débat parlementaire sur l¹immigration, le sous-secrétaire au
ministère de l¹intérieur Mantovano a donné les chiffres : 14.223 étrangers
détenus dans les Centres de séjour temporaire et d¹assistance (Centri di
permanenza temporanea e assistenza), étrange euphémisme par lequel la loi
italienne donne une idée humanitaire des centres de rétention ; 6.830
étrangers reconduits à la frontière, 6.446 immigrés relâchés du centre sans
reconduite à la frontière, étrange euphémisme pour indiquer une sorte de «
permis de clandestinisation permanente » très exploité par le marché du
travail au noir, italien et européen. 947 personnes manquent à l¹appel, mais
cela ne semble pas être un problème pour le sous-secrétaire Mantovano, ni
même, semblait-il penser, pour le parlement italien.
Au cours du même débat, le sous-secrétaire a aussi donné le nombre de
personnes débarquées sur le territoire italien. 137 étrangers débarqués dans
les Pouilles, 177 en Calabre, 14.331 en Sicile.
Tous ces chiffres se référent à l¹année 2003.
Donner les chiffres en italien se dit « dare i numeri », et cela signifie
aussi dans le langage parlé qu¹une personne a eu une crise de folie.
³Mantovano ha dato i numeri² on pourrait aussi le traduire en français
³Mantovano a deconné². Effectivement, tout le monde sait que dans ces trois
ou quatre dernières années, débarquer en Sicile signifie presque toujours
débarquer sur l¹île de Lampedusa. Peu savent, par contre, que le seul
endroit où les immigrés qui arrivent sur les plages et au port de Lampedusa
sont déportés - dans le langage qui désigne le réel - ou hébergés - dans
l¹euphémisme courant - est un Centre de rétention. Peu le savent parce que
quand la presse annonce avec fracas chaque débarquement sur l¹île, elle ne
parle jamais de Centre de rétention, ni même de Centro di permanenza
temporanea e assistenza, mais toujours de Centre d¹accueil. Or, en Italie il
y a 14 Centres de rétention, celui de Lampedusa inclus. Donc, si on calcule
à partir des chiffres donnés par Mantovano, on devrait conclure que les 13
autres Centres italiens n¹ont détenu aucun immigré et même moins 108
personnes. 
Je ne crois pas cependant que ce jour là le sous-secrétaire n¹était pas sain
d¹esprit. En réalité il était maître de toutes ses facultés mentales et il
était en train de faire une opération très subtile. Par un seul trait de
plume, il supprimait dans les données sur l¹immigration en 2003, et en
particulier dans les données relatives aux Centres de rétention, un lieu de
l¹Italie, Lampedusa, 20 kilomètres carrés de terre au milieu de la mer entre
la Sicile et la Tunisie. Une île, l¹île d¹une île.
Lampedusa, l¹île qui n¹existe pas.
J¹abandonne maintenant Mantovano et ses chiffres et je reprends à partir
d¹ici, de Lampedusa, l¹île qui n¹existe pas. Un étrange endroit, imaginaire
bien sûr, mais privé de toute utopie, si ce n¹est celle d¹une sorte d¹état
totalitaire et parfait dans son totalitarisme pour tout ce qui concerne
l¹immigration. Cet étrange bout de terre imaginaire, en fait, par sa
localisation et sa configuration géographique, parvient à rassembler et à
rendre visible presque tous les aspects du cycle des migrations, tel qu¹il
est déterminé par la politique de l¹immigration en Italie et dans les autres
pays de l¹espace Schengen.
L¹arrivée, que je décrirai à partir d¹une arrivée que j¹ai vue, non dans
l¹imagination, mais dans la réalité. Eté, petit port de Lampedusa. La
vedette côtière de la police a repéré l¹un des nombreux bateaux de migrants
qui, à toute heure du jour, se trouvent au large de l¹île. Ils ne les ont
pas fait monter à bord, parce que si l¹un des immigrés s¹était trouvé mal
avant d¹arriver au port, il aurait été sous la responsabilité de la police,
laquelle, bien évidemment, ne pense pas que la présence d¹un médecin ou d¹un
infirmier soit nécessaire pour aller à la chasse aux immigrés. Ils ont fait
débarquer les 40 hommes au moyen d¹un langage très simple, absolument
silencieux, aucune parole, mais quelques gestes, ceux des matraques qui ne
manquaient à aucun policier, tous en civil. Quelques minutes après, tous les
policiers avaient revêtu, en plus de leur matraques, des masques pour éviter
toute contagion à distance, alors qu¹aux immigrés ils avaient fait enlever
les ceintures et les lacets.
La déportation, ce n¹est que si la scène est appelée ainsi que l¹on peut
comprendre les ceintures et les lacets. Mais il ne serait pas facile de
trouver un autre mot pour la décrire. Aux 40 hommes privés de ceintures et
de lacets, on fait comprendre avec le langage des matraques qu¹ils doivent
former une file et se mettre en marche. Ils comprennent, forment une file et
se mettent en marche. Une dizaine de policiers les accompagnent. Vers où?
D¹abord on abandonne le port et la scène « débarquement avec spectateurs »
(de nombreux touristes et quelques habitants de l¹île) pour aller vers le
centre du village. Seconde scène : « déportation avec blocage de la
circulation et embouteillage ». Puis, peu avant la rue principale de
Lampedusa, pour éviter une scène « déportation à l¹heure de l¹apéritif »
parmi les tables des innombrables cafés, on prend des ruelles périphériques.
Enfin, au dernier acte, derrière le tout petit aéroport de l¹île, scène «
les déportés disparaissent », au delà des inévitables barbelés.
Ce n¹est pas en réalité le dernier acte. Parce que, si on imagine que la vie
des immigrés continue derrière les barbelés, ce qui en réalité est le cas,
il faut essayer d¹imaginer leurs journées là-bas, derrière ces barbelés. En
fait, j¹ai réussi deux fois à entrer dans le Centre, toujours avec
difficulté et accompagnée par des parlementaires, les seuls qui ont
l¹autorisation de dépasser le seuil des Centres de rétention.
Le Centre. Il est prévu pour 80 personnes. Mais pendant l¹été il en
accueille souvent de 200 à 600:  des dortoirs et de grandes tentes, à
l¹intérieur peut-être 50 degrés, des matelas de mousse sur le sol, quelques
douches qui fonctionnent, dehors pas même un coin d¹ombre, des repas
distribués au soleil, des jours et des jours d¹attente, parfois les 60
prévus par la loi. L¹attente d¹être accompagné vers d¹autres Centres de la
Sicile d¹où, après une autre détention, on sera reconduit à la frontière ou
relâché. Petite particularité : les jours de détention au Centre de
Lampedusa, peut-être parce que c¹est une île touristique, ne sont pas
comptabilisés dans les jours de détention : souvent, et donc la norme est
hors la loi, même de cette loi qui prévoît la détention administrative, les
immigrés ne passent pas 60, mais 70, 80, quelquefois 90 jours dans les
Centres. En effet, il est bien évident qu¹à Lampedusa, l¹île qui n¹existe
pas, cette étrange motte de terre plus proche de la Tunisie que de l¹Italie,
ne peuvent arriver chaque jour ni les avocats ni les juges pour valider la
détention comme le stipule la loi. La préfecture d¹Agrigente fait semblant
de ne pas s¹apercevoir de cette irrégularité, le ministère de l¹intérieur ne
s¹en aperçoit peut-être réellement pas: il est loin et en général peu
attentif au Centre de rétention de Lampedusa, comme le montrent les chiffres
donnés par Mantovano, qui n¹en tiennent pas compte.
A Lampedusa il ne manque qu¹un anneau à la chaîne du cycle des migrations :
du Centre de rétention on n¹est pas relâché, comme cela arrive pour 60 % des
cas dans les autres Centres italiens ; au contraire, absolument tous les
immigrés sont embarqués et conduits dans un autre Centre de la Sicile.
Pourquoi? Ce n¹est pas difficile à comprendre: sur une île qui ne vit que de
pêche et de tourisme, hormis la petite économie induite par le Centre, il y
aurait peu de travail, même au noir. Il vaut donc mieux que les immigrés qui
y arrivent, au moins 12.000 chaque année, soient relâchés des autres Centres
et ainsi, clandestins pour toujours, ils entreprendront le voyage à la
recherche d¹un travail, au Nord s¹ils y arrivent, et s¹ils y ont déjà
quelque contact, ou dans n¹importe quelle autre région d¹Italie, souvent pas
très loin du dernier Centre dans lequel ils ont été enfermés : quelques
kilomètres de voyage à l¹air libre et ils entrent dans l¹une des nombreuses
et florissantes serres de tomates et petites tomates, de poivrons et petits
poivrons, de fleurs ou d¹autres choses, qui ces dernières années ont fait la
fortune de certaines villes siciliennes. On y entre et on n¹en sort pas, si
ce n¹est après six ou sept mois de travail et seulement pendant les périodes
d¹interruption du cycle de culture. On y entre et on n¹en sort pas, au sens
littéral : derrière chaque serre, en effet, est prévue une baraque ou une
petite construction de ciment, cinq mètres carré pour deux ou trois lits, un
petit camping-gaz, quelques cintres au mur, un wc dont l¹intimité est
protégée par un bout de tissu, et rien d¹autre, si ce n¹est la folie ou
l¹ivresse des soirées, après la journée de travail.
A Lampedusa, par contre, un anneau important du cycle des migrations ne
manque pas. Le cimetière. 12 petites croix de bois, précaires et numérotées,
dans un coin abandonné du cimetière, l¹été 2002 ; 17 croix, au même endroit
l¹été 2003. Pas 17, mais 18, puisque deux croix portaient le numéro 16, et
quand je l¹ai fait remarquer au gardien du cimetière, le seul qui
s¹intéresse à ces croix et que j¹avais suivi pendant des jours pour
l¹interviewer, il a pris de la peinture et un pinceau et, un peu embarrassé
de son erreur, il a changé l¹un des deux morts numéro 16 en numéro 18. Donc,
18  petites croix, un peu précaires et numérotées ; seulement 18, en réalité
non pas parce qu¹à Lampedusa, l¹île qui n¹existe pas, il n¹y a pas davantage
de corps qui arrivent ou qui sont repêchés, mais parce que le cimetière est
petit, les corps qui arrivent ou qui sont repêchés sont trop nombreux et la
procédure prévoit qu¹après un bref passage sur l¹île ils soient envoyés au
cimetière de Porto Empedocle, premier lieu d¹accostage sur la côte
sicilienne. 
Cimetière de Porto Empedocle, province d¹Agrigente, Sicile, Italie. Là
aussi, dispersés ici et là parmi les tombes nominatives des habitants du
lieu, un peu plus anonymes qu¹à Lampedusa parce que sans numéro, on trouve
des monticules de terre qui ensevelissent les immigrés : « on trouve » n¹est
pas l¹expression exacte, pour les trouver il faudrait savoir où les
chercher; pour les trouver j¹ai dû chercher le gardien du cimetière et lui
demander de m¹indiquer les tombes des immigrés. Il n¹y en a pas beaucoup ici
non plus, et dans ma longue conversation avec lui j¹ai compris pourquoi. Le
mécanisme est simple, même si parfois il crée une petite complication : la
protestation des parents des morts de Porto Empedocle, qui ne peuvent entrer
au cimetière, souvent fermé pour respecter les normes d¹hygiène. Les sacs en
plastique noirs contenants les morceaux des corps des immigrés morts dans
les innombrables naufrages en mer de Sicile, restent exposés à la pluie ou
au soleil de Sicile, à l¹entrée du cimetière, en attendant d¹être aiguillés
vers un quelconque autre cimetière des alentours. Le cimetière de Porto
Empedocle, donc, pour les immigrés, n¹est qu¹un lieu de passage, un
cimetière de triage. Et lorsqu¹il y a beaucoup de morts dans un naufrage,
les sacs en plastique à l¹entrée du cimetière restent en attente quelques
jours; ce pourquoi, pour respecter les normes d¹hygiène, le cimetière doit
être fermé, peu importe si quelque visiteur proteste.
Mais je reviens à Lampedusa et aux chiffres de Mantovano. Cette subtile
opération par laquelle il supprimait d¹un trait de plume une île qui existe,
réelle et dense comme toute réalité où s¹emmêlent des fils du présent, n¹a
pas été pour le sous-secrétaire au Ministère de l¹intérieur une opération
très difficile. Aucun effort, en fait, pour se débarrasser d¹un endroit si
petit, perdu entre la mer de Sicile et la mer de Tunisie, aucun effort, non
parce que l¹endroit est petit,  mais parce qu¹il peut détourner nos regards
en s¹appuyant sur un horizon très vaste :  l¹horizon du regard de tous les
habitants et de tous les touristes de Lampedusa, pour lesquels ma
description de Lampedusa est vraiment celle d¹une île qui n¹existe pas.
Pour cela aussi Lampedusa est en lieu emblématique. Parce que l¹île est
petite, 20 kilomètres carré dont seuls quelques-uns sont habités, tout est
vu car tout arrive sous les yeux de chacun, habitants et touristes, seul le
regard sur le Centre de rétention, qui se trouve dans un endroit caché, est
voilé, un écran qui, j¹imagine, laisse une grande place à l¹imaginaire des
touristes et des habitants, comme c¹était le cas dans le passé pour d¹autres
formes de camps. Mais justement comme il est advenu dans le passé pour
d¹autres formes de camp, le fait que tout soit vu est sans aucune
conséquence, si ce n¹est un détournement du regard et un renversement de la
faculté humaine de voir, transformée inévitablement en cécité. Et, en cela
aussi Lampedusa est un espace parfaitement totalitaire, c¹est-à-dire qui
n¹est pas privé de cette forme de vision aveugle qui, comme on le sait, est
la forme de vision énigmatique qui a émergé avec arrogance au XX siècle de
tous les espaces totalitaires : là où l¹espace d¹exception des camps, dans
lequel l¹exception devient la règle, selon la définition de Giorgio Agamben,
se transforme en habitude, au sens d¹une expansion envahissante de ces lieux
dans le reste du territoire « normal ».
J¹ai choisi de raconter longuement Lampedusa, l¹île qui n¹existe pas,
justement à cause de cette cécité. Habitants et touristes participent tous,
sur l¹île densément réelle de Lampedusa, à l¹un des mécanismes essentiels
qui détermine l¹instauration du camp, et le premier camp étant instauré, que
la logique des camps, nécessairement expansive, suive son cours : de
nombreux lieux délimités, espaces extrajudiciaires prévus par le juridique
ou espaces de suspension du droit prévus par la loi, forme par excellence du
droit, qui peu à peu arrivent tranquillement à se confondre avec le reste du
territoire. Logique expansive qui actuellement, comme du reste déjà dans le
passé, a pris la forme de l¹externalisation (et dont Lampedusa, de façon
paradoxale, parce qu¹elle se trouve en Italie, est l¹un des premiers
exemples). Rien de nouveau, tout ceci a une histoire qui comme l¹on sait, ne
commence pas dans les Etats totalitaires, mais d¹abord dans les territoires
des colonies et ensuite dans les Etats des démocraties européennes (au début
du siècle dernier).
Et pour décrire le retour de tout ceci dans notre présent, il a été fait
recours à quelques notions - exception, exception qui devient la règle,
suspension du droit, vie nue - en se référant aux auteurs qui au XX siècle
avaient déjà réfléchi sur l¹espace inauguré par les camps (de transit,
d¹internement, de concentration et d¹extermination), et en s¹appuyant
particulièrement sur l¹analyse magistrale de Hannah Arendt. Certains, par
contre, font usage de notions différentes, plus ou moins récentes, telles
que l¹institution totale  ou le non-lieu.
Je ne crois pas nécessaire de choisir entre ces réflexions, chacune en fait
partant simplement d¹une urgence théorique différente dans l¹interrogation
du présent : une interrogation relative au droit, pour comprendre ce qui
permet cette forme de détention, une interrogation relative à l¹institution
déjà instaurée, pour comprendre ce qui advient à l¹intérieur, si l¹on
utilise les analyses sur l¹institution totale, ou pour comprendre ce qui
arrive dans l¹espace intérieur et dans l¹espace extérieur à l¹institution,
dans le cas où l¹on utile la notion de non-lieu.
On peut aussi déplacer le regard de l¹analyse et essayer de l¹orienter
principalement, en suivant Foucault, sur les pratiques de pouvoir et les
techniques de savoir qui président à la logique des camps du présent, et
s¹arrêter ainsi sur les formes de subjectivation qui président à cette
logique, et en partie se développent entre les murs des camps, mais qui ne
peuvent que contaminer également les sujets à l¹extérieur.
Dans ce cas, tout au moins à mon avis, on doit alors analyser la
transformation, intrinsèque à la logique des camps, d¹un des éléments qui
pour Foucault a constitué une clé de voûte des techniques de pouvoir-savoir
des derniers siècles et qu¹il retrouve, d¹une manière accentuée ou seulement
plus nette, entre les murs de détention de la société disciplinaire :  le «
gouvernement » des individus ou  « le gouvernement par l¹individualisation
». L¹Etat moderne, écrit Foucault à une époque où l¹un de thèmes centraux de
son analyse était précisément la notion de « gouvernement » -  qui
s¹enchaîne au biopouvoir - a une force spécifique qui lui est donnée par le
fait qu¹il est une forme de pouvoir à la fois globalisante et totalisatrice,
et il explique ainsi cette affirmation :  ³Jamais, je crois, dans l¹histoire
des sociétés humaines - et même dans la vieille société chinoise -, on n¹a
trouvé, à l¹intérieur des mêmes structures politiques, une combinaison si
complexe de techniques d¹individualisation et de procédures totalisatrices²
(Le sujet et le pouvoir, p. 1048).
Peut-être n¹est-il pas correct de dire que  le « camp » ouvre un espace tout
différent par rapport au gouvernement des individus ; il est certain, en
tout cas, que si on l¹interroge à partir d¹un regard sur les sujets qui y
entrent, la catégorisation, peut-être une forme d¹individualisation
généralisante, est un des traits qui le caractérisent par rapport à la
prison disciplinaire. Je crois que s¹était en partie cela aussi que voulait
suggérer Hannah Arendt, lorsque, pour le camp, ou mieux, pour l¹histoire de
la continuité des diverses formes des camps, elle utilisait la notion de
personnes « superflues ». Et si l¹on pense ainsi, alors beaucoup des textes
foucaldiens, même s¹ils ne sont pas entrés dans les camps du XX siècle, nous
donnent d¹innombrables instruments pour nous demander ce qu¹il en est des
individus qui, par contre, y sont entrés, les ont subis, y entrent et les
subissent. Un sujet individuellement non biographique, qui n¹est pas ramené
à son histoire ni à sa mémoire, que ce soit l¹histoire racontée par lui-même
ou l¹histoire racontée sur lui par des savoirs qui le « détiennent », ou
encore, comme dans le cas de Pierre Rivière, que ce soit l¹appropriation de
sa mémoire de la part des savoirs-pouvoirs qui le veulent sain et détenu, en
prison, ou fou et détenu, dans un asile : tel est le sujet qui entre dans le
camp. Juifs ou rom, comme c¹était le cas dans les camps par excellence du
passé ; immigré, clandestin, dans ceux du présent, où n¹est pas absent un
travail des savoirs, tendus vers les spécifications ethniques, autre forme,
plus « scientifique » de catégorisation. On sait que dans l¹analyse des
relations de pouvoir proposée par Foucault, au moins à partir des années de
Surveiller et punir et de la Volonté de savoir, non seulement son intérêt
théorico-politique et de pratique politique, était orienté vers les
stratégies de résistance, mais que ces dernières étaient décrites par lui
comme un corrélat nécessaire ou même comme condition d¹existence de ces
mêmes relations. Et, à ce propos, je pense qu¹il faut continuer à
s¹interroger sur une de ses leçons majeures. « Il suffit d¹observer la
rationalité de l¹Etat naissant et de voir quel fut son premier projet de
police pour se rendre compte que, dès le tout début, l¹Etat fut à la fois
individualisant et totalitaire. Lui opposer l¹individu et ses intérêts est
tout aussi hasardeux que lui opposer la communauté et ses exigences» («Omnes
et singulatim» : vers une critique de la raison politique, p. 980), écrit-il
dans un texte de 1979. Ce n¹est donc pas dans la recherche d¹un nom et d¹une
histoire, à raconter ou à faire raconter, que l¹on peut essayer d¹ébaucher
une des stratégies de résistance du présent, même si ceci reste, à mon avis,
l¹une des pratiques qu¹il faut continuer à explorer, mais seulement parce
qu¹en le faisant on verra émerger des récits déjà pluriels, des discours
collectifs, des histoires partagées, dictées certainement par les logiques
catégorisantes qui envahissent le présent et dont les camps ne sont
peut-être que l¹espace d¹émergence principal. Essayer de chercher dans ces
nouveaux récits des trames capables aussi de ne pas se laisser totalement
brider par les mailles du pouvoir, même concrètes (les murs et les barbelés
du camp), est sans doute une des stratégies possibles. Je n¹affirme pas ceci
comme certain, me limitant à le poser comme question. Des récits pluriels,
pourrait-on les appeler, où le narrateur, quand il a encore force de parole,
sait devoir s¹oublier lui-même et oublier son passé, et devoir jouer sur la
crête de la catégorie qui lui est imposée par le pouvoir. Jeu douloureux et
risqué, mais peut-être l¹unique possible pour les individus-totalisés.
On peut cependant persévérer dans la recherche d¹autres stratégies, aussi
peut-être parce qu¹un des éléments essentiels de la logique des camps, est
le fait qu¹aucune des stratégies de résistance n¹ait réussie, pas même un
instant, à être victorieuse. L¹analyse à ce point, peut se déplacer hors du
camp et essayer de regarder le regard aveugle des sujets qui sont à
l¹extérieur, élément cependant indispensable à la permanence du camp, trait
qui lui est donc intrinsèque. Tenir présent ce regard, la fixité d¹une
non-vision, tenir présente « Lampedusa, l¹île qui n¹existe pas » comme trait
constitutif de Lampedusa, l¹île qui existe, permet peut-être d¹éviter ce qui
ne serait qu¹un raccourci facile, mais illusoire : informer et dénoncer
comme strategie de résistance. Je ne dis pas qu¹il faut renoncer à cette
pratique, mais l¹exercer en croyant que l¹information soit par elle-même
victorieuse, nous rendrait aveugle à la cécité exigée par toutes les formes
de camp. Et aussi parce que l¹un des effets pervers de l¹accumulation
d¹information qui caractérise notre présent, sur le monde, et pas seulement
sur le monde des camps, est de nous faire traverser des seuils de choc, des
chocs souvent impuissants, non traduisibles en action, et de les transformer
en autant de seuils d¹acceptation.
Pour cela aussi, un récit de Lampedusa, l¹île qui n¹existe pas, pourrait
être utile. Octobre 2004 : non pas un vrai naufrage ; un bateau à la dérive
est repéré par la police maritime et transporté comme d¹habitude au petit
port de l¹île, celui des débarquements. Sur le bateau un entrelacs de corps,
certains avec encore quelque souffle de vie, les autres déjà morts. Des
journées de mer et de tempête, le premier mort, puis l¹habitude des morts,
certains corps jetés à la mer, pour grignoter quelques chances
supplémentaires de survie, enfin pas même la force de ce geste : tel est le
récit de ceux qui dans le souffle de vie résiduel ont trouvé, dans les jours
suivants et dans les salles d¹un hôpital, un souffle plus ample,
indispensable au récit. Un choc qui a mobilisé journalistes de la presse et
de la télévision, ministres, parlementaires, maires des villes italiennes
éloignées de Lampedusa, comme celui de Rome, qui a offert des funérailles et
un cimetière romains aux corps des non-survivants. Quelques jours de
vacarme, parce que cette scène des cadavres enlacés aux vivants ne pouvait
pas ne pas rappeler quelque chose. Et puis plus rien. Sans doute, si
quelqu¹autre bateau à la dérive ne s¹empressait pas de couler, comme il
arrive d¹habitude dans l¹indifférence désormais générale, y aura-t-il encore
au petit port de Lampedusa quelques journalistes, mais aucun ministre ni
parlementaire, et aux corps privés de vie on offrira le banal sac de
plastique noir, la procédure à l¹entrée du cimetière de Porto Empédocle, et
un petit entrefilet sur quelque journal.
Pour le monde des camps, cependant, la perversion du savoir a un trait
spécifique, précisément celui de la cécité, qui s¹ajoute à l¹effet pervers
de l¹accumulation de l¹information sur l¹horreur du monde. Peut-être
l¹irréalité dont parlait Hannah Arendt à propos des camps infernaux du
nazisme, doit-elle être rapprochée de ce trait. Non pas, évidement, une
irréalité réelle, mais la marque d¹irréalité avec laquelle les récits des
survivants se laissait écouter ou lire à la fin de la guerre. Une marque
d¹irréalité, suggère Arendt, qui affectait jusqu¹à l¹auteur du récit, le
témoin, incrédule d¹avoir effectivement vécu cette expérience. Il n¹est pas
question de transposer tout ceci, sans traduction, sur le présent des camps.
Il reste, cependant, à comprendre pourquoi un tel espace - dans un présent
où l¹espace des camps est entièrement un espace interne à l¹espace du
dehors, à l¹espace non clos, et ceci non pas dans l¹exceptionnalité d¹une
guerre - pourquoi un tel espace est regardé à travers le filtre de cette
cécité, capable de le projeter encore dans l¹irréalité d¹un monde à part, de
faire de Lampedusa une île qui n¹existe pas. Il reste à comprendre comment
ce seul jeu de projection dans l¹irréalité fait de cet espace densément
réel, comme celui de Lampedusa, l¹île qui existe, un monde à part, toujours
accepté grâce à son irréalité. Arracher le voile de l¹irréalité pour en
montrer la réalité ne peut pas être alors un geste simple, qui dise, dans sa
simplicité, le camp.

Frederica Soosi, Gruppo contro i centri di detentione (CPT) 
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